OPINEL & CUISTRERIE |
.......... .....Tout commence par une faute de français grossière. Est-on « au meilleur rapport qualité prix » comme on est « au théâtre » ou bien « aux champs », « au courant », etc. ? Il faudrait dire, « qui présente », « qui apporte » ou « qui offre », et ce serait déjà bien pour faire oublier l’effarante imbécilité péremptoire de cette affirmation. L’auteur de cette formule idiote et celui qui le cite, bhl-isant à qui mieux-mieux, nous le dit de son altitude globalisante : au monde, y a pas mieux ! et sur quoi se fonde-t-il pour débiter pareille certitude ? rien. Le stylo bic et les baguettes chinoises n’ont qu’à bien se tenir, question utilité et prix d’achat, rien ne vaut l’opinel. Peut-être le rédacteur veut-il s’attirer les bonnes grâces de la maison savoyarde ... A tout le moins, il aurait été légitime de préciser que l’opinel est peut-être bien l’outil qui offre le meilleur rapport qualité prix en tant que couteau. Perso, je connais des pelles à pas cher… mais enfin, elles coupent assez mal. .........D'ailleurs, c’est « aussi un couteau qui prend de l’histoire ». Déjà, on progresse dans l’analyse. L’opinel n’est plus simplement un outil générique, il retrouve sa vocation première de « couteau », donc un outil qui présente une fonction spécifique. Mais n’allons pas trop loin dans les concepts. Et non content d’affirmer son essence originelle de lame munie d’un manche, il dispose semble-t-il d’une qualité précieuse : il prend de l’histoire. La vache ! Ce n’est pas rien. Moi j’ai essayé, et ben je fais choux-blanc. Du poids, j’en prends sans faire attention. D’ailleurs, surtout quand je ne fais pas attention, et particulièrement aux sauces. Or donc, l’opinel, lui, prend de l’histoire. A ma connaissance, on ne prend pas d’histoire, on s’en charge ou on s’en raconte… Eventuellement on la fait. Ceci étant, dans le cas ici étudié, il s’agirait plutôt, effectivement, de se la raconter, ou, comme on dit vulgairement, de « se la péter ». Précisons d’ailleurs que l’opinel n’y est pour rien. Et il est vrai que certains vieux couteaux - opinel ou non - peuvent susciter chez l’utilisateur averti une certaine émotion diffuse. Emoussés, patinés, ébréchés ou grinçants, ils disent un peu des poches et des mains calleuses entre lesquelles ils ont passés. Un grand-père aimé surgit alors au souvenir avant qu’on ne referme le tiroir où dormait le vieil objet. ..........Mais le plus beau arrive. Non content de « prendre de l’histoire », l’opinel « a l’âme que lui donne son propriétaire ». Ici encore, le français n’est pas fameux. L’allitération pathétique que produit cette pauvre formule ne l’emporte pas sur le désolant lieu commun qu’elle sous-tend. On prend les choses que l’on vous donne, on s’en inspire, on s’en charge, on s’en gave ou on s’en dégoûte, mais « on n’a pas l’âme de son propriétaire » ! Si le cuistre l’avait été moins, il aurait repris les simples mots du poète avec humilité et repris son essentielle question « objets inanimés, avez-vous donc une âme ?» ..........Alors oui, les objets se chargent de souvenirs et d’émotions et racontent à ceux qui les reçoivent ou les trouvent un jour un peu de la vie de ceux à qui ils ont appartenus ou un peu de l’amitié dont ils étaient le don euphémisé. Ce n’est pas le propre des objets eux-mêmes, mais bien l'expression de la sensibilité et de l'attention de ceux qui les reçoivent. C’est difficile à exprimer pour les rigolos pontifiants. Alors ils font des phrases creuses sur fond de pensée magique. |
Laurent "Kaustik" Charron |